Idées / Débats
Paul-François Paoli, pour une réhabilitation des stéréotypes
Les stéréotypes n’ont pas bonne presse. Raison de plus pour les défendre nous dit Paul-François Paoli dans « Race, sexe, identité. La France en procès » (Éditions Jean-Cyrille Godefroy). Loin d’être de simples caricatures, ils sont souvent les dépositaires de l’âme des peuples. À travers eux, se donnent à voir des permanences. Une manière de résister à la grande entreprise d’amnésie et d’effacement.
En lisant Nicolas Battini, Olivier Battistini ou Paul-François Paoli, dont les patronymes disent suffisamment les origines, je ne puis m’empêcher de songer à Astérix en Corse. Eux aussi sont des irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur, mais celui-ci ne vient plus de Rome, c’est de Carthage et de ses confins qu’il afflue, porté par d’autres vents et d’autres desseins. Au fond, c’est comme si, à travers eux, Astérix était devenu corse. Mieux : comme s’il l’avait toujours été. Il faudrait d’ailleurs rebaptiser notre petit Gaulois d’un nom plus en accord avec la musicalité insulaire : Astérixtchitchix, à l’image du chef de clan dans l’album de Goscinny et d’Uderzo, Ocatarinetabellatchitchix, ce parangon de flegme insulaire et de susceptibilité chatouilleuse, figé dans l’inertie légendaire d’un peuple qui ne plie que pour mieux se redresser.
Vive les préjugés
Là où Goscinny et Uderzo se jouaient des clichés, Paul-François Paoli les revendique dans Race, sexe, identité. La France en procès. Une véritable anatomie du malentendu contemporain, où les stéréotypes ne sont plus l’apanage du registre du rire ou d’une vérité populaire, mais les pièces à conviction d’un procès intenté à l’histoire, à la culture et aux peuples.
Paul-François Paoli ne cite pas Goscinny, mais Balzac – notre père à tous, disait le grand Henry James. Dans Splendeurs et misères des courtisanes, l’auteur de La Comédie humaine dresse, en la personne de Théodore Calvi, un véritable monument aux poncifs sur la Corse. Balzac lui prête des « lèvres rouges de cruauté sauvage » et une « faculté d’irritation particulière aux Corses qui les rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine ». De quoi donner des sueurs froides à nos déconstructeurs.
Or, loin de s’en indigner, Paoli y voit une forme d’hommage involontaire. Après tout, ces traits ne sont pas tombés du ciel des idées. Ils trouvent leur incarnation dans la figure légendaire de Sampiero Corso, ce condottiere corse qui servit François Ier. « La description que les historiens font de ce reître insulaire est tout un programme : fougueux, belliqueux, violent, atrabilaire, courageux, irréductible », note Paoli, qui assume ces stéréotypes comme Edmund Burke défendait les préjugés, ce « fonds universel des nations et des époques », selon l’auteur des Réflexions sur la Révolution de France.
Les structures d’un peuple
Paoli irait même plus loin : ces stéréotypes ne sont pas de simples artefacts culturels, mais des structures profondes qui traversent les âges sans se dissoudre, l’ossature d’un peuple, ce que l’on nommait autrefois la « race » – un terme qui, sous la plume de Charles Péguy ou de Charles de Gaulle, n’avait rien d’infamant, mais relevait d’une évidence historique et anthropologique.
« L’idée de “race” survient quand l’analyse rationnelle se heurte à un noyau comportemental qui apparaît irréductible », écrit-il. Si elle s’est si longtemps confondue avec la civilisation, c’est précisément parce qu’elle témoignait de la permanence des traits de caractère à travers le temps et l’histoire.
Ce rappel, Paoli s’y attelle avec la vigueur des esprits rétifs à l’oubli. Il s’inscrit à rebours de l’idéologie liquide qui dissout les peuples dans des formules vides et interchangeables. Car au-delà des mots honnis, il y a une substance vivante : celle de nations façonnées par la longue durée et réfractaires aux injonctions de la table rase.
Être français ne se confond pas avec être républicain. On peut très bien être français sans être républicain, tout comme l’on peut être républicain sans être français. Mais aujourd’hui, on s’acharne à réduire l’appartenance nationale à une simple déclinaison de « valeurs » : la République, les droits de l’homme, Charlie Hebdo… On indexe – c’est le cas de le dire – l’identité nationale sur une adhésion idéologique. Or, on n’a jamais demandé à un Russe, un Chinois ou un Italien de réciter leurs valeurs avant de les reconnaître comme tels. Ils sont ce qu’ils sont, indépendamment d’un catéchisme officiel.
Une patrie de patries
Cette singularité française n’est pas fortuite. Elle tient à une rupture historique. Faute de pouvoir s’ancrer dans l’histoire ou l’ethnicité, la nation est sommée de se fonder sur un dogme politique et une profession de foi abstraite. Partout ailleurs, l’identité précède le régime ; en France, elle en est réduite à s’y dissoudre. C’est ici, et nulle part ailleurs sous nos latitudes, qu’a surgi ce débat fondamental – ou plutôt cette opposition – entre les deux patries, pour reprendre les catégories de Jean de Viguerie dans son Essai historique sur l’idée de patrie en France (2004). Une tension insoluble entre une France charnelle et une France contractualisée, réduite à un assemblage de principes abstraits.
De deux choses l’une : ou bien la France est la patrie de tout le monde et donc de personne, ou bien elle demeure ce que Jean-Marie Carbasse, cité dans la très belle préface de Jean-Louis Harouel, appelle une « patrie de patries ». Une terre envisagée dans son épaisseur historique, et non un espace traversé par des flux et régi par des principes désincarnés.
Car il y a quelque chose de profondément délirant dans la prétention française à l’universel. À force de vouloir régenter l’univers, on finit par ne plus habiter nulle part. L’universalisme abstrait est l’exact contraire d’une patrie vivante : il n’en est pas l’accomplissement, mais son effacement, son dépassement – et, à terme, son effondrement.
Race, sexe, identité. La France en procès nous dit tout cela, et plus encore.
Paul-François Paoli, Race, sexe, identité. La France en procès, Jean-Cyrille Godefroy, 232 p., 22 €.
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